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Ces migrants encombrants... Et l'utilité de leurs dictatures.

4 Avril 2020

          En juin 2018, un bateau humanitaire naviguait sur la Méditerranée avec 629 migrants à son bord : c’était le navire Aquarius. Sous la responsabilité de SOS Méditerranée, il transportait hommes, femmes et enfants originaires du Soudan, du Nigéria, de l’Erythrée et de l’Algérie. L’Italie et Malte ont refusé de les accueillir. Emmanuel Macron s’est retranché derrière le droit maritime en expliquant que c’est le premier pays le plus proche (donc l’Italie) qui devait accueillir le navire. Cela aura pour conséquence l’agacement du Premier Ministre italien et des échanges vifs entre les deux pays. Finalement,  l’Espagne ouvrira ses portes et plusieurs semaines plus tard, la France décidera d’en recevoir une partie.
On peut se poser mille fois la question de savoir qui doit les accueillir ou comment leur ouvrir les portes, mais la question la plus fondamentale est de savoir pour quelle raison décident-ils de quitter leur pays ?

          Aujourd’hui, tout nous pousse à regarder le problème des migrants sous un angle faussé. On peut se poser mille fois la question de savoir qui doit les accueillir ou comment leur ouvrir les portes, mais la question la plus fondamentale est de savoir pour quelle raison décident-ils de quitter leur pays ? L’Erythrée, par exemple, est un pays qui est en conflit armé depuis des années avec l’Ethiopie. Ce conflit trouve sa source dans l’héritage colonial. En  1902, un accord frontalier a été négocié par la Grande Bretagne en faveur de l’Italie. Le découpage de la frontière entre l’Erythrée et l’Ethiopie a eu deux conséquences : la première a été d’attribuer le village de Badmé à l’Erythrée, village se situant dans une zone revendiquée par les deux pays ; la deuxième, sans doute la plus grave, est d’avoir privé l’Ethiopie d’un accès à la mer en laissant à son ennemi voisin le port de Assab. L’Ethiopie se trouve donc dans une position où elle est enfermée à l’intérieur du continent africain tout en étant dépendante du pays voisin, Djibouti, qui a accès directement à la mer. Il est utile de préciser que l’Ethiopie a accueilli sur son sol plus de 173 000 réfugiés érythréens et qu’avec 780 000 réfugiés de toutes origines, il est le pays d’Afrique qui possède le plus de réfugiés.

          L’Erythrée est considérée comme la dictature la plus sanglante d’Afrique dirigée par Isaias Afwerki. Les jeunes hommes, enrôlés de force dans l’armée,  y subissent des traitements inhumains, et lorsque les femmes y sont forcées, c’est pour y subir des viols et des actes humiliants. On ne compte plus les prisons dans le désert ou les camps militaires. Selon Reporters Sans Frontières, l’Erythrée occupe la dernière place du classement mondial de la liberté de la presse, en détenant pour la huitième année consécutive, le record du plus grand nombre de journalistes emprisonnés. Aussi, une « guerre des frontières » qui fera près de 100 000 morts éclatera avec l’Ethiopie entre 1998 et 2000.

          Le constat ne s’arrête pas là car nous sommes en droit de nous poser la question de savoir pourquoi en 2007 la France a donné 122 millions d’euros à l’Erythrée et que l’Europe y a ajouté plus de 300 millions d’euros. On justifie cette « aide » en affirmant qu’elle a pour objectif de freiner le départ de la population vers l’Europe. Mais l’Europe seraitelle naïve au point de ne pas savoir que cet argent arrive directement dans les poches du dictateur et des cadres de l’armée ? Ainsi, un facteur inattendu a mis l’Erythrée en position favorable : le conflit entre l’Arabie Saoudite et le Yémen. En 2015, le dictateur érythréen a signé un accord avec le Conseil de Coopération du Golfe qui permet la construction d’un aéroport à Assab d’où décollent des bombardiers saoudiens en direction du Yémen, le tout avec l’appui des Etats-Unis. S’ajoute à cela le renfort de plus de 400 soldats érythréens au Yémen auprès des forces saoudiennes.

          On constate donc que cette région de la Corne de l’Afrique est en train de devenir un endroit important au niveau géostratégique. La Chine se rapproche de Djibouti pour essayer de contrôler le trafic maritime de la Mer Rouge et l’Ethiopie agace l’Egypte avec la construction du plus grand barrage hydroélectrique d’Afrique, ce qui pourrait avoir des conséquences sur l’accès aux eaux du Nil. Mais une surprise de taille vient d’émerger : le Premier Ministre éthiopien Abiy Mohamed a effectué une visite historique en Erythrée au mois de Juin 2018 pour y signer une « Déclaration d’amitié ». Les frères ennemis seraient en passe de se réconcilier. Mais cette paix ne serait-elle pas liée à l’annonce du 10 Août 2018 par les Emirats Arabes Unis de construire un oléoduc qui doit relier la capitale éthiopienne Addis-Abeba au port de Assab ? Ainsi, l’Erythrée et l’Ethiopie y trouveraient chacun leur compte et l’Ethiopie en tirerait plusieurs avantages : elle n’aurait plus à dépendre de Djibouti en approvisionnement pétrolier qui mettait plusieurs jours à arriver ; elle ne subirait plus de taxes portuaires étant donné qu’elle aurait désormais accès au port de Assab dont elle a longtemps été privée. Pas sûr que Djibouti voit ce manque à gagner d’un bon œil.

           Et c’est au milieu de tous ces intérêts que des gens fuient leurs dictatures pour rejoindre l’Europe qui leur répond : « Nous voulons bien de vos avantages économiques et géostratégiques, mais nous ne voulons pas de vos populations. » Grande hypocrisie pour des démocraties qui n’ont aucun problème à entretenir des relations avec les dictateurs. On vante nos démocraties le jour et on mange à la table des sanguinaires le soir. Les migrants pensaient être accueillis par des pays garants de leur liberté et ils découvrent que les dirigeants de ces pays peuvent être plus inhumains et impitoyables que le pays qu’ils fuyaient. Et cela fait aussi l’affaire des partis d’extrême droite qui instrumentalisent les peurs. Au final, les migrants sont le miroir de nos contradictions, de nos manques et des intérêts aveugles de nos gouvernements. La Mer Méditerranée peut devenir leur cimetière comme elle peut être l’aboutissement de leurs espoirs rêvés. Leur mort ou la manière dont on les traite lorsqu’ils arrivent sur notre sol, n’est que la triste réalité de notre humanité.
 
Khalid Mossayd
19 Août 2018


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