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Simple question

17 Mai 2020

Photo By Dakota Monk
Photo By Dakota Monk
Il lui avait posé une simple question :
 

- Quand tu regardes une étoile à quoi penses-tu ?

- À toutes celles qu’il y a encore derrière. À l’infini que nous ne pouvons concevoir car nous sommes finis, avait-elle répondu.

- Moi, je pense à la distance qui nous sépare d’elle.

 

Elle se souvient de toutes ses paroles ce soir-là. Elle ne cesse d’y penser.

 

Il se peut qu’on vive dans un univers qui en contienne plusieurs. Nous ne pouvons percevoir que cinq pour cent de la matière observable. Où est donc tout le reste ? Le reste serait alors de la matière noire, de l’énergie sombre, donc invisible tout comme nous pour le reste de l’univers. Combien y a-t-il d’univers parallèles avec leurs propres espace-temps ? Leurs propres règles et lois physiques ? Et nous, qui sommes-nous ? Pourquoi sommes-nous ainsi et pas autrement ? Des questions qui resteront sans réponses.

 

Elle n’est pas physicienne, elle n’est pas croyante. Mais elle possède des facultés comme celle de raisonner. Elle ne se raconte pas d’histoire comme quand elle était petite, elle philosophe. Elle essaie de résoudre l’équation de l’univers, de décrypter la formule de Dieu d’Einstein tout en sachant qu’il ne joue pas aux dés. Hasard et Destin s’associent. Son imagination se détourne du Créateur originel des religions, ce bel éphèbe anthropomorphe de la Chapelle Sixtine pour se concentrer sur un Dieu idéel.
 

Dieu portera le nom d’Univers, Dieu portera son nom.
 

Au-delà du mur de Planck, se trouve cette femme, se trouve Dieu, se trouve l’Univers : tout cela n’est qu’une seule et même chose. Ce n’est pas un peu d’elle mais c’est elle. Elle est à la fois plus petite qu’un virus et plus grande que Jupiter. Elle est le début, la fin et l’éternité. Vivante, inanimée, elle l’a été plusieurs fois. Celui qui lui avait posé une question sur les étoiles c’était elle dans un espace-temps différent. Si nous ne sommes qu’Un dans des espace-temps divers, cela signifie qu’on se croise soi-même sans cesse, pensait-elle. Est-elle seule au monde ? Peut-être. Le monde est-il une construction subjective mentale ? Absolument.

 

Elle savait qu’il allait lui poser cette question, non pas qu’elle soit omnisciente ici et maintenant mais parce qu'il a incarné cet homme dans une autre ère. Elle a été votre tasse de café, oui, celle que vous avez laissé refroidir sur le bord de la table et qui est maintenant imbuvable. Elle a été votre moitié et votre ennemie. Elle a voyagé dans le temps, dans le vaste espace du cosmos. Du Big Bang en passant par l’époque préhistorique, elle a été algue marine et silex, puis elle devint un bipède sans plumes platonicien à Athènes. Ensuite, elle a incarné la figure de Charlemagne, celle de Catherine de Médicis et de sa rivale Diane de Poitiers. Elle a vagabondé dans les rues de Tel Aviv, elle s’est perdue dans les plaines de l’Alentejo, elle a foulé les pavés du Sunset Boulevard. Notre monde n’a plus aucun secret pour elle. Notre univers non plus : elle avait la forme d’un atome sur Mars, celle d’un trou noir boulimique aussi.
 

Enfin, elle était assise au fond d’une chaise à bascule en osier, sur sa petite terrasse parisienne avec vue sur les toits de la ville lumière. Elle buvait sa tasse de thé blanc aux notes de vanille et de pétales de roses.

 

Les étoiles apparaissaient dans le ciel dénudé de sa pollution habituelle, il était derrière elle et il lui avait demandé ce à quoi elle pensait devant cette immensité éclairée par ces halots lumineux. Sa voix était semblable à l’écho de la sienne, comme si elle se murmurait à elle-même cette interrogation. C'est ce qu'elle était à l’instant où vous avez commencé à lire ce texte, elle n’est peut-être déjà plus celle-ci, elle sera peut-être toujours celle-là dans cette vie qu’est la vôtre et la sienne jointe dans ce même parallèle d’univers. Elle est, a été et sera tout et son contraire.
 

Nous sommes à son image depuis la nuit des temps : non pas un grain de riz ou un petit pois dans ce vaste cosmos qui est notre grande maison mais nous sommes des monades, des points de vue particuliers sur le monde à un moment T dans un espace déterminé, nous contenons tout le cosmos en nous : nous sommes ce cosmos. Lors de notre mort, nous ne sommes pas rien, car nous sommes sans cesse, il n’y a pas de discontinuité ou de pause dans notre univers.

 

D’une simple question, elle a refondé le Cosmos.
 

Loréna Costa Fernandes

 

 

 

 

 

 



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